Interview avec la psychanalyste et l’auteure américaine Nancy McWilliams

La psychanalyste et l’auteure américaine de renommée internationale, Nancy McWilliams nous a offert, récemment, au mois des cadeaux, le plus beau des dons : un interview sur Skype, une rencontre mémorable entre New Jersey et Bucarest lors duquel son authenticité a créé, au fil des réponses, un équilibre parfait entre la zone scientifique et la zone personnelle.

La sensation de se connaître depuis des années, que l’on a lors des dialogues avec les maîtres qui n’ont plus d’autre enjeu que celui de nous aider à croître, était tellement vivante que, à la fin des 56 minutes d’interview, mon invitée, la psychothérapeute psychanalytique et la formatrice Violeta Mancaș et moi-même, nous aurions pris le premier avion pour New Jersey afin de continuer notre discussion avec Nancy.


Traduction : Eliza Nicolaina


Vue l’importance du travail scientifique de la psychanalyste et auteure américaine Nancy McWilliams, j’offre le droit à la reprise gratuite, intégrale ou partielle de l’interview pour les institutions suivantes, pour s’en servir dans leurs publications en ligne ou sur papier : La Société Roumaine de Psychanalyse https://www.srdp.ro/; Insight-L’Association pour la promotion de la psychanalyse théorique et clinique https://insight.org.ro/; FROPP – Fondation Roumaine-Pays Bas pour la Psychothérapie Psychanalytique http://www.fropp.ro/Acasa.php, Fondation Generatia http://www.generatia.ro/2018/; ACPP-B Association de Conseil et Psychothérapie Psychanalytique de Bucarest http://www.acppb.ro/; Association Roumaine de Psychanalyse pour le Couple et pour la Famille https://arpcf.ro/ ; Association Roumaine de Psychothérapie Psychanalytique http://www.psihoterapiepsihanalitica.com/; Association Roumaine de Psychiatrie et de Psychothérapie A.R.P.P. https : // e-psihiatrie.ro/ ; Association roumaine de psychanalyse des liens de groupe et de famille Enrique Pichon Riviere https://www.psihanaliza-de-familie.com/; Association Roumaine d’Analyse Transactionnelle ARRAT http://arat.ro/.


Exceptant les entités déjà nommées :
«Le présent texte est protégé par droit d’auteur, conformément a la Loi no.8/1996 quant au droit d’auteur et les droits connexes. L’emprunt, la citation, la modification, l’adaptation et la traduction dans toute autre langue du texte, intégralement ou partiellement sont permises seulement avec l’accord préalable, par écrit, de l’auteur. Pour solliciter l’accord de l’auteur on est prié de nous contacter à l’adresse…. L’accord de l’auteur ne se considère accorde dans aucune situation en dehors du consentement écrit. La mention de la source n’équivaut pas à l’accord de l’auteur. En cas de manque du respect des droits reconnus et protégés par la loi 8/1996 attire la responsabilité civile, contraventionnelle ou pénale, selon la loi. »
Je remercie madame l’avoue Ana-Maria Baciu de la maison Simion&Baciuhttps : //simionbaciu.ro// Facebook


Chère madame Nancy McWilliams, vous avez réussi, avec votre ouvrage Le diagnostic psychanalytique de mener la compréhension psychanalytique au-delà du monde des spécialistes dans le domaine, en ouvrant réellement la psychanalyse clinique aux thérapeutes d’autres orientations, tout comme aux médecins psychiatres. Je dirais qu’il est difficile à trouver un ouvrage plus fort et un plus efficace plaidoyer pour la psychanalyse que ce livre de psycho diagnostique, d’une écriture accessible pour tout spécialiste dans la santé mentale tout en gardant le contact avec le filon de la psychanalyse.


Dan Cârlea :
Parlez-nous des échos de votre ouvrage Le Diagnostique psychanalytique aux États Unis mais aussi dans d’autres régions du monde, autant parmi les gens qui sont en pleine formation psychanalytique mais aussi parmi les thérapeutes d’autres orientations.


Docteur Nancy Mc Williams :
J’ai commencé à écrire le livre sur le diagnostic psychanalytique lorsque j’ai réalisé l’ampleur de l’impact négatif de la plus récente édition du Manuel de Diagnostic et de Statistique (DSM) de l’Association Américaine de Psychiatrie sur une plus profonde compréhension des patients parce que ceux-ci avaient tout étiqueté, et à juste titre, en pensant aux chercheurs, pour discuter les catégories de symptômes autant que la présence ou l’absence des divers caractéristiques des symptômes. Et j’ai commencé à m’inquiéter en réalisant que la compréhension traditionnelle de l’intégralité de la personne allait être compromise si tout le monde commencerait à penser strictement en fonction du diagnostic. Depuis plusieurs années j’enseignais à l’Université Rutgers un cours de comment comprendre le matériel du client, surtout aux premiers rendez-vous, au premier contact direct.


Je pense, en même temps, que mes étudiants doivent avoir marre de m’entendre tout le temps me plaindre du manque d’une étude sur la manière dans laquelle les psychocliniciens pensent la souffrance psychologique et de la seule existence d’une simple catégorisation déjà formulée. Ainsi, je peux affirmer que ce sont mes étudiants qui m’ont obligé à écrire le livre et je n’ai eu aucune surprise qu’il ait été si bien accueilli aux États Unis parce que je le savais étant nécessaire. Le livre a été traduit en plusieurs langues est-européennes ainsi que dans la plupart des langues scandinaves, en perse, portugais, turc, japonais, chinois… Ainsi, il a eu un très grand impact, plus que je ne m’y attendais. Ensuite, mon éditeur a fait des pressions pour que j’écrive davantage et j’ai découvert que j’éprouvais de grandes satisfactions en le faisant. Mon rôle dans le monde de la psychanalyse a été d’essayer de promouvoir certaines idées que je considère comme très utiles de point de vue clinique des idées qui soient utiles aussi pour ceux qui ne font pas partie de la communauté des psychanalystes.


Le livre a été utilisé dans la communauté psychanalytique lors de la formation des analystes mais je me suis oriente surtout vers ceux qui avaient d’autres spécialités qui ne connaissaient pas les idées psychanalytiques, ceux qui pensaient qu’il s’agissait d’offrir au patient un canapé et le mettre à faire des associations libres, ceux qui ne comprenaient pas que derrière cette démarche il y avait une tradition substantielle.


Dan Cârlea :
Comment vous êtes-vous approchée de la psychanalyse et quel a été le parcours de votre formation ? Avec qui avez-vous fait l’analyse personnelle ?


Docteur Nancy Mc Williams :
J’ai découvert la psychanalyse lorsque j’avais 18-19 ans. J’étais à la faculté et j’étudiais sciences politiques. Mon conseiller éducationnel m’a fait remarquer que j’avais l’air d’une personne ayant un penchant pour la psychologie. Il m’a suggéré d’écrire une thèse sur la théorie politique, sur la théorie politique de Freud. Et il m’a donné une copie du livre La civilisation et ses mécontentements. Je l’ai lu et il m’a paru extrêmement intéressant, j’ai aimé les idées de Freud, ensuite j’ai commencé à lire d’autres psychanalystes qu’on pouvait trouver en 1965, comme Erik Erikson, Karen Horney, Rollo May, Herbert Marcusse et encore quelques psychanalystes plus orientes politiquement. Je suis tombée amoureuse du domaine, purement et simplement, et des ouvrages de Theodor Reik, particulièrement.


Ce qui m’a attiré vers ses ouvrages était que, en 1965, il a été la première personne écrivant sur la psychologie féminine que je rencontrais et qui soulignait les différences d’avec la psychologie masculine sans la qualifier comme inférieure. Cela précédait la recherche féministe et les différences de sexe étaient toujours soulignées comme étant des déviations de la norme masculine. Il écrivait de la force des expériences féminines dans le monde et moi je me sentais respectée et comprise.
Après avoir fini les cours et déménagé avec mon mari a New York, j’ai commencé à poursuivre les cours d’une faculté de la région parce que je n’avais pas étudié la psychologie à niveau de licence mais j’avais décidé que je voulais être psychologue. L’idée d’être auprès de gens que j’essayais d’aider, me semblait plus naturelle que celle d’enseigner les sciences politiques.

J’ai réalisé que Theodor Reik était encore vivant et je lui ai écrit une lettre et je lui ai demandé s’il pouvait m’accorder une entrevue et me conseiller en vue de ma carrière. L’idée de pouvoir rencontrer l’un des proches de Freud m’enchantait. Il a eu l’amabilité de me rencontrer et je lui ai posé des questions sur la manière de me préparer pour la psychologie et il m’a dit que je devais me faire faire de l’analyse. Il a proposé qu’il me l’a fasse lui-même, l’analyse mais il était très âgé et j’avais perdu ma mère lorsque j’étais jeune et je savais que c’était une mauvaise idée de faire de l’analyse avec un analyste qui allait mourir. En conséquence j’ai utilisé sa recommandation d’aller à une clinique qu’il avait fondé auprès d’un institut qu’il avait organisé comme psychologue. Il avait été le premier psychologue-psychanalyste qui avait obtenu l’acceptation du soutien de la thèse de doctorat en psychanalyse, pour lui, Freud avait écrit un compte-rendu dans lequel il proposait qu’une personne sans études médicales puisse devenir psychanalyste.

À cette époque je n’étais pas consciente des politiques qui étaient derrière ce mouvement, j’avais 22-23 ans mais je suis allée à l’institut qu’il avait fondé et j’ai eu du mal à me permettre d’aller voir un psychanalyste avec expérience. Je suis donc allée a la première personne désignée gratuitement et qui s’est avérée être un mélange merveilleux d’être humain respectable, bonhomme, attentif et flexible qui m’a profondément compris. J’avais commencé l’analyse avec l’idée que c’était comme ça que les choses devaient commencer – tout comme j’avais approche le domaine musical- d’abord la musique, ensuite le folk- ou le fait que j’avais d’abord appris le latin et ensuite le français – j’ai commencé à faire l’analyse en ayant l’idée que j’allais apprendre des choses sur moi-même, parce que je n’étais pas consciente du fait que je souffrais à ce moment-là mais c’était une vérité dont je n’étais pas consciente. L’analyse m’a aidé à me compléter dans des manières inattendues. Je ne crois pas que mon mariage avait survécu ou que j’aurais eu des enfants sans la psychanalyse.


Pour faire le résumé de l’histoire, ma mère est morte lorsque j’avais 9 ans et ensuite je me suis beaucoup attachée à ma mère adoptive avec laquelle mon père s’était remarie lorsque j’avais 11 ans et qui est morte, à son tour, lorsque j’étais à la faculté. Les deux sont mortes à cause du cancer. J’étais très ambitieuse et je croyais fortement que je ne pouvais pas être mère si je voulais avoir une carrière. Je sentais que c’était trop et c’étaient aussi les perceptions culturelles de cette époque-là. Mais, grâce à l’analyse j’ai découvert qu’à un profond niveau inconscient je croyais en fait que si j’allais devenir mère je serais morte et c’est pourquoi, en fait, je pensais que je ne voulais pas avoir d’enfant. Une fois devenue consciente de cette pensée j’ai commencé à parler avec mon mari de la manière de partager les responsabilités de parents et j’ai compris que je pouvais avoir les deux ce qui a représenté une différence radicale. Maintenant, j’ai deux merveilleuses filles qui m’ont donné des petits-enfants et j’ai su dès que j’étais encore dans mes vingt ans dans quelle mesure était important ce changement intérieur. Le pas suivant a été de passer mon doctorat dans le domaine de la psychanalyse et j’ai suivi les cours de l’institut ou mon analyste s’était forme et les gens que j’y avais rencontré entaient flexibles et créatifs. Par rapport à d’autres institutions médicales de ce temps-là, l’institut était ouvert vers des perspectives plus larges. J’ai eu une expérience très positive et j’ai été capable d’intégrer le fait que j’avais fait une analyse vraiment thérapeutique ce qui a été satisfaisant de point de vue intellectuel. À partir de ce moment-là j’ai continué à apprendre et à intégrer et à offrir aux autres ces choses.


Dan Cârlea :
Nancy McWilliams croit –elle avoir été patiente, analisande ou bénéficiaire de l’analyse didactique ?


Docteur Nancy Mc Williams :
Tous les trois à la fois ! Plus d’une année et demie j’ai fait l’analyse initiale, dans mes vingt ans. Quand ma deuxième fille est née j’ai envisagé des défis de parent que la première analyse n’avait pas relevé. Je suis alors allée chez un autre psychanalyste parce que mon premier analyste était mort. Il s’agit d’une femme chez laquelle je suis allée pour quatre ans, une fois par semaine. Elle avait une orientation théorique différente, elle était plutôt kleinienne. Mon premier analyste avait était plutôt freudien. Elle m’a énormément aidé. Et ensuite, après, approximativement, dix ans je suis retournée au traitement parce que j’ai eu un désappointement personnel très fort. Parce qu’à cette époque-là elle s’était retirée, je suis allée chez un autre analyste, formé dans la tradition de la psychologie du soi, qui, à son tour, m’a beaucoup aide. J’ai donc eu la chance d’avoir trois psychothérapeutes extrêmement bons.


Dan Cârlea :
Si vous pourriez retourner dans le temps, avec l’expérience actuelle, chez Nancy qui venait justement de commencer la psychanalyse, quels conseils pourriez-vous lui donner ?


Docteur Nancy McWilliams :
Voici une question très intéressante. J’ai eu une expérience positive et dépourvue de complications lors de mon stage psychanalytique. Je ne crois pas que je me donnerais à moi-même le conseil d’agir différemment en quelque sorte. Le seul problème dans mon stage de préparation a été quand j’ai présente mon projet final pour l’obtention du diplôme. Parce que j’avais eu des coordonnateurs tellement ouverts et flexibles, voire mes professeurs, je ne crois pas avoir anticipé jusqu’à quel point étaient rigides les idées concernant la psychanalyse de quelques membres de la commission qui m’a examiné. Au début ils n’ont pas été trop enchantés de mes idées mais je ne leurs ai pas donné d’attention parce que j’avais été une étudiante très appréciée à l’institut.

J’avais été, en quelque sorte, flexible par rapport au patient et leur opinion a été que je n’avais pas fait, effectivement, de la psychanalyse. J’ai fait appel à leur décision et le comité y est revenu pour accepter mon diplôme avec quelques conditions. Celui-ci a donc été le seul problème contre lequel je me suis heurté et je crois qu’il est survenu à cause d’une certaine naïveté quant à des approches psychanalytiques que je n’avais pas encore rencontrées. Et je crois que cela est arrivé parce que j’avais lu Freud comme un auteur très flexible, compréhensif et autocritique, je n’avais pas été habituée a la pensée qu’il puisse y avoir des règles infranchissables de la technique psychanalytique. On ne m’avait pas appris à penser que l’on peut faire des erreurs en les appliquant. En effet, l’approche relationnelle dans la psychanalyse est survenue de professionnels qui ont eu des rapports avec des analystes extrêmement rigides qui ne reconnaissaient pas leur propre implication dans ce qui se passait au sein de la diade thérapeutique. Cela a eu des conséquences graves sur des patients, de sorte qu’ils se sont mis à corriger l’approche de leurs mentors. Mais l’expérience que j’avais eu, moi, n’exigeait pas la correction.


Dan Cârlea :
Je vous prie de nous parler de l’évolution de la psychopathologie, de ce que l’on retrouve le plus souvent dans les cabinets d’aujourd’hui, par comparaison avec les générations anciennes de patients, des générations plus proches ou plus éloignées de nous et, surtout, des causes les plus fréquentes des difficultés auxquelles se confrontent les patients qui nous sont contemporains.


Docteur Nancy McWilliams :
C’est une question de très grande importance et je ne suis pas sûre d’être la personne la plus adéquate pour vous répondre parce que je crois que les réponses sont plutôt sociologiques et historiques. Mais lors des dernières décennies les thérapeutes ont observé un changement dans la pathologie des patients. Les problèmes liés au respect de soi se sont accentués, donc pas d’étonnement devant la croissance de la psychopathologie narcissiste dans une culture globale de masse ou les gens ne se sentent pas importants. Beaucoup d’entre eux souffrent d’anxiété liée à l’état du monde et aux changements climatiques, aux menaces nucléaires.

La vitesse du changement nuit profondément aux jeunes. Quand j’ai commencé à pratiquer en 1972, j’étais encore étudiante et j’ai eu un patient qui se coupait seul, ce que beaucoup de mes collègues n’avaient plus rencontré. La plupart croyaient que c’était suicidaire mais, maintenant, l’automutilation est un fait commun, si bien qu’il y ait même des sites pour les gens qui se coupent seuls lorsqu’ils sont exposés au stress. On y change des opinions à propos de comment faire ça de la manière la plus efficace et les thérapeutes sont comblés de ces patients qui font des efforts d’automutilation pour se sentir vivants.


Sentir la douleur, voir le sang signifie être vivant. Ce qui est un grand changement, tout comme le taux du suicide qui s’est levé sensiblement lors de mes années de pratique. Ce fait ne peut pas être justifié par cela que les humains soient devenus biologiquement plus vulnérables au stres ou au suicide, mais a de rapport avec le type de monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Internet est, à son tour, une épée a double tranchant. Pour certaines catégories de gens il représente une atténuation de la souffrance. Ceux de la catégorie des minorités sexuelles découvrent qu’il y a d’autres comme eux qui ont été, à leur tour, soumis à la persécution et qui ont découvert des stratégies pour y faire face.


D’une autre cote, si l’on est sur Facebook et l’on se moque de vous publiquement c’est une toute autre expérience qu’avant l’apparition de Internet et quand un simple camarade de classe persécutait son collègue. Il y a l’occasion d’être grièvement humilie et les conséquences sont terribles justement à cause de Internet. Les gens ont déposé beaucoup d’efforts avec les séparations, il existe le soi-disant échec de se lancer de point de vue économique, il est plus difficile pour beaucoup de quitter leur familles d’origine et de bâtir un foyer personnel. Ce fait est dû aussi aux portables qui nous aident à maintenir le contact les uns avec les autres, les jeunes ont des difficultés à se percevoir comme indépendants si les parents les surveillent continuellement. Ce fait leur affaiblit la confiance en eux-mêmes en tant que personnes autonomes.


Donc je ne sais pas comment évaluer ou nous sommes de point de vue historique, je crois que, tout comme les poissons dans l’eau, on ne peut voir que l’eau mais les changements survenus sont multiples, nous avons une croissance du suicide et des préoccupations narcissistes. La dépression liée à l’état du monde et à la pression sur soi est plus accentuée. On a dit aux jeunes qu’ils devront changer d’emploi six fois dans la vie pour faire face aux changements. Ils n’ont plus de vision sur ce qu’ils sont, sur leur rôle dans la société et ils ne peuvent pas se faire une image claire du déroulement de leur propre vie comme a eu ma génération et la génération de mes parents avant moi. La vie de nos jours est brutale et les psychothérapeutes peuvent essayer d’en traiter les effets mais les causes se trouvent surtout au niveau politique, sociologique et économique.


Dan Cârlea :
Kernberg «versus» Kohut … J’ai utilisé les guillemets pour le mot et pour l’idée de versus en ayant un but : il me semble que dans la pensée de beaucoup de praticiens de la psychanalyse les deux visions théoriques et, implicitement, les approches cliniques des patients narcissiques se trouveraient dans une telle contradiction au point de ne pas pouvoir être réconciliées par le travail dans le cabinet. Comme si l’on devrait choisir : soit l’on est Kernbergien soit Kohutien. Mais, peut-être, la fixation de l’analyste dans une vision qui met les deux en opposition pourrait être nuisible pour les patients, chaque patient pouvant avoir besoin, à des moment précis, soit d’un Kohut, soit d’un Kernberg. Je vous prie de commenter amplement ces questions (et je reconnais, à ce moment-là, mon désir de lire, un jour, un ouvrage sur ce thème portant votre signature).


Docteur Nancy McWilliams :
Dans mon livre sur le diagnostic je parle de cette controverse même. Dans mon expérience, les thérapeutes ont certains patients qui peuvent très bien être décrits et approchés par la méthode de Kernberg tandis que d’autres peuvent très bien être traités à l’aide de Kohut. Moi-même j’ai expérimenté cela. Steven Mitchell a écrit quelque chose sur la tentative d’intégrer les deux approches. Il a mis en relief le fait que les patients narcissistes ont leur manière spécifique d’avoir de rapports qui peut faire qulequ’un se sentir sous apprécie ou, au contraire, idéalise mais l’on doit comprendre que c’est leur manière d’avoir des rapports avec quelqu’un et si l’on comprend cela alors l’on peut devenir un peu plus flexible dans l’application de diverses approches.


Kernberg, je le connais assez bien. Quant à Kohut, seulement de par ses écrits et un peu par l’intermédiaire de son fils que j’ai récemment connu. Ils semblent avoir des tempéraments très différents. Par exemple, Kernberg semble réagir très négativement lorsqu’il est idéalisé et, d’une autre côté il adore changer des opinions sur la théorie psychologique. Il ne réagit pas négativement si on le critique ou si on l’accuse d’inconsistance. C’est ce genre de choses qui l’intéressent, lui. Ce qui représente un tempérament totalement différent de celui de Kohut qui était un homme très gentil, tout comme Kernberg mais qui aimait être idéalise. Ils avaient à faire avec tout sorte de patients, tous avec des troubles narcissiques sérieux. Kohut travaillait avec les candidats des instituts d’analyse qui avaient la tendance de l’idéaliser et Kernberg travaillait avec de patients borderline dans un hôpital psychiatrique et qui avaient la tendance de le déconsidérer agressivement.


La combinaison entre leurs tempéraments différents et les divers types de patients avec lesquels ils travaillaient est responsable de leurs approches différentes. Je soutiens la critique que Kohut fait à Kernberg : si l’on ne fait que résonner et approcher la rupture et la réparation cela va accroître l’estime de soi du patient mais cela ne va pas toujours l’aider à avoir de rapports. Mais je soutiens en même temps Kohut : si l’on provoque une personne avec des préoccupations narcissistes, de manière non empathique, celle-ci ne nous perçoit pas et se sent critiquée. J’ai regardé des films avec des cas réels de Kernberg. Il est extrêmement respectueux avec ses patients. Et quand il lance des provocations il demande toujours son patient : Sommes-nous d’accord que là nous avons un problème ? Ce qui ne se trouve pas toujours dans ses écrits. Donc, nous aussi, en tant que thérapeutes, il faut intégrer notre tempérament, la population de patients tout comme les possibilités théoriques de les comprendre. Et la rigidité technique est un ennemi sur le chemin de l’aide psychologique que nous pouvons offrir. Je crois que les deux monsieurs étaient assez flexibles même si leurs approches sont en permanence contrastantes.


Dan Cârlea :
Votre génération, ainsi que la mienne, s’est formée au temps ou Internet n’existait pas – Internet avec toutes ses côtés fussent-ils positifs ou bien négatifs. Grâce à Internet on peut facilement avoir accès à des publications, des ouvrages mais cela peut mener à une moindre authenticité de l’approche, il peut y avoir moins d’étude «de profondeur» dans les bibliothèques. Les étudiants risquent de se contenter de compréhensions faciles de la matière, de type fast-food et, peut-être, on peut y avoir, à l’avenir, des générations entières de psychanalystes qui n’ont jamais lu Freud ou d’autres classiques mais qui, en utilisant quelques excellents ouvrages à la manière dont on se servirait de readers digest arriveraient à, disons, une quantité de compréhension partielle, «suffisante» pour une pratique médiocre. Je vous prie de commenter ces questions, surtout de la perspective du professeur.


Docteur Nancy McWilliams :
Ben, je ne suis pas sûre que cela pourrait arriver… Peut-être que mes étudiants sont particulièrement dédiés à l’étude et ils sont décidés à approfondir autant que possible. Je vois que les étudiants aiment encore les livres et qu’ils sont reconnaissants pour les sources de leurs idées et j’ai donc encore de l’espoir pour ceux qui étudient la psychothérapie qu’ils désirent vraiment approfondir leurs études. Je ne crois pas que cette tendance vers la superficialité provienne des thérapeutes je crois que ces pressions viennent des compagnies d’assurances et de ceux qui essayent d’économiser et insistent sur le fait que la psychothérapie est facile à pratiquer si l’on connaît les symptômes et si l’on effectue des simples interventions techniques.

Cela sert aux intérêts de ceux qui veulent croire que la psychothérapie n’est pas difficile, ne nécessite pas de temps, n’implique pas les aspects profonds de l’expérience. Je ne crois pas que cette attitude vienne de la part des étudiants qui veulent devenir des thérapeutes et qui ont un tempérament qui les prédispose vers l’étude approfondie tant de la recherche contemporaine que des idées classiques. Je crois que cela est valable pour toutes les orientations. Mes étudiants lisent Aaron Beck en original et Aaron Beck a eu une formation de psychanalyste. De cette façon, si ceux-ci arrivent à comprendre les origines du mouvement CBT (trad. Cognitive behavioral therapy) cela veut dire qu’ils ne se contentent pas de solutions d’Internet pour les problèmes rencontrés. Le problème est que le milieu culturel veut simplifier radicalement les choses et transformer la psychothérapie en bureaucratie. Je suis convaincue du fait que la valeur des livres va résister.


Dan Cârlea :
Un autre aspect important est celui de la neutralité du psychanalyste, dans le contexte de l’existence d’Internet. Il y a 15-20 ans, un patient entrait dans un cabinet suite à une recommandation et il y rencontrait quelqu’un de complètement inconnu, un immense espace de projection. Maintenant, certains analystes choisissent de montrer sur Internet des parties de leur personnalité et ils font connues leurs opinions politiques, sociales, ils montrent leurs préférences.
Dans ces conditions peut-on parler de psychanalyse, de neutralité, de plongée dans le psychisme du patient ou, seulement, d’une relation positive, fondée sur des affinités, avec un certain effet curatif ?


Docteur Nancy McWilliams :
Quelle question intéressante ! Certes, on ne peut pas simuler qu’on soit invisibles, je ne crois pas que l’on eût jamais été. Comme on a bien remarqué dans la communauté relationnelle, le patient peut se rendre compte avec qui il a affaire à partir du ton de la voix, de l’aspect du bureau, ou du texto. Ou bien à partir des œuvres… Je ne crois pas que le psychanalyste ait jamais été un écran vide. En fait, je crois que l’idée de rester complétement caché au patient est une altération de la psychothérapie. Nulle part, chez Freud, on ne retrouvera pas la notion d’écran vide. C’est vrai qu’il a soutenu la neutralité mais il pensait à quelque chose d’assez spécifique. Il a pensé au fait qu’il ne faut pas devenir l’allié du patient ni au Niveau du moi et niveau du surmoi. Une position neutre signifie que l’on doit essayer d’écouter toutes les dimensions du patient.


Il n’était pas invisible pour ses patients et l’on ne s’y attendait pas. Cette idée bizarre est apparue vers la moitié du 20-e siècle chez certains psychanalystes qui ont senti le besoin d’être stériles en quelque sorte et tout cela a eu un certain rapport avec la communauté thérapeutique qui devait prouver que cette procédure était aussi stérile que la chirurgie, par exemple. Freud même avait utilisé l’analogie avec la chirurgie lorsqu’il essayait de convaincre ses collègues de ne plus s’engager dans des aventures sexuelles avec les patients ce que beaucoup d’entre eux faisaient. C’est pourquoi il a parlé de neutralité et d’abstinence et cela est devenu un idéal qui, je ne crois pas que représente Freud entièrement.

Il y a un danger dans la psychanalyse, causé par Internet quand les gens s’adressent seulement aux analystes qui pensent comme eux ce qui mène à une sorte de séparation et à une insuffisante exploration de certains aspects du moi. Mais ni cela, non plus, ne représente une nouveauté.
Pour moi, quand j’ai commencé mon analyse, en 1969, le fait que mon analyste respectait mes convictions politiques a été important pour moi. Je n’aurais pas pu m’ouvrir devant une personne qui ne me respectait pas et j’ai même fait des pressions pour qu’il me témoigne son point de vue. J’ai cherché des informations sur lui et je me suis assurée que je pouvais parler avec lui sans me soucier qu’il ait pu me croire malade. Donc, ni à cette époque-là, l’écran vide n’était pas si vide. Donc mes patients viennent chez moi avec une opinion formée en ce qui me concerne et après, d’habitude, m’avoir cherché sur Google. Ils ne sont pas toujours informés quant à ma réputation et alors je me réjouis car tout me paraît plus naturel. Mais on peut nous trouver sur Google et il me semble que tout ce que l’on peut apprendre sur nous est, de toute façon, quelque chose qui peut être intégré dans la thérapie. On peut travailler avec un patient qui vous connaît aussi bien qu’avec un patient qui ne vous connaît pas. Tout contribue à la relation de transfert, la connaissance ou leurs peurs…


Dan Cârlea :
En tant que professeur, je vous prie de me recommander une liste d’ouvrages absolument indispensables, de votre point de vue, à la construction d’une base solide pour un jeune qui se prépare maintenant pour la psychanalyse. Une sélection essentielle. Une sorte de Bibliothèque de Nancy qu’un étudiant rassemble chez lui pour étudier ce domaine si complexe, pour ne pas lire de manière désorganisée avec le risque de devenir un thérapeute avec de grandes lacunes dans la compréhension des cas qu’il rencontre.


Docteur Nancy McWilliams :
En ce qui me concerne, j’ai une opinion très claire quant à la valeur de la lecture des sources primaire, donc je recommanderais quelques ouvrages de Freud : L’Interprétation des rêves, tout d’abord pour voir Freud au moment où il formait ses idées et l’on peut se rendre compte de la permanence et de la force de sa curiosité et on peut y déchiffrer les origines de la psychanalyse. Je recommanderais aussi ses écrits sur la technique parce que l’on pense que Freud était, en quelque sorte, inflexible, mais si l’on lit on se rend compte qu’en fait il était très attentif à la manière dans laquelle d’autres pourraient procéder. Le seul problème avec ces écrits-là est que de point de vue de la sensibilité contemporaine il a un style très patriarcal, le fait qu’il écrit pour d’autres hommes seulement est évident. Lorsqu’il parle de l’importance de l’observation des limites sexuelles il parle du fait que les femmes essayeront vous séduire et il attire l’attention de ne pas se laisser aller… Si l’on pardonne le ton paternel, et l’on peut apprécier le fait qu’il protège les analystes et les femmes contre les relations, je crois que l’on peut lire n’importe quel de ces livres tout en essayant de comprendre les problèmes que l’auteur essayait de résoudre, au lieu de les critiquer et on peut ainsi apprendre davantage sur ce penseur. Je crois donc que La Psychopathologie de la vie quotidienne est un bon ouvrage pour commencer et je crois que Deuil et mélancolie est mon article favori de Freud. J’y vois les origines de l’approche de la relation objet dans la pensée de Freud. Freud serait donc en tête de la liste de recommandations.

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J’adore Mélanie Klein mais elle a un style difficile et elle est difficile à comprendre si l’on n’a pas le temps. Parmi ses écrits je recommanderais Amour, culpabilité et réparation tout comme Envie et reconnaissance comme étant les meilleurs. Winnicott est beaucoup plus facile à lire presque tout ce qu’il écrit serait précieux pour les étudiants ; le livre de Harry Guntrip sur les phénomènes squizoides est un vrai classique a tort oublie. Je crois que son titre est Phénomènes squizoides, relations d’objet et le Soi.
Michael Balint-Le défaut fondamental, serait parmi les livres de grande valeur. J’aime aussi les écrits de Frieda Fromm-Reichmann, Le Principe de la psychothérapie intensive est un livre merveilleux. Comme je le disais j’aime les écrits de Theodor Reick et je peux même dire que j’envie l’ouvrage sur les différences entre les sexes mais Listening With the Third Ear est un livre de psychanalyse d’une importance majeure que l’on ne lit plus et qui a anticipé le mouvement relationnel il y a 40 ans, par une compréhension intuitive des techniques tout comme par ses hypothèses sur le contretransfert.


Le livre d’Heinrich Racker, Transference and Countertransference est très important. Kernberg est difficile à lire, c’est comme ça sonne, c’est-à-dire un locuteur d’allemand, qui a déménagé avec la famille dans un pays de langue espagnole et qui a été obligé à écrire en anglais, donc il écrit dans une troisième langue, et ses écrits initiaux n’ont pas été bien édités. Si je devrais rappeler l’un de ses écrits formatifs, je crois que ce serait celui de 1984 dont le titre est, je crois, Graves troubles de la personnalité, et ce serait la meilleure présentation de Kernberg. Et qui, à son tour, est presque impossible à lire ! J’aime donner à mes étudiants des livres vraiment inspirateurs comme la Psychologie du soi (Kohut).


Comme sources secondaires, qui survolent la multitude des orientations psychanalytiques je crois que je recommanderais Stephen Mitchell et Margaret Black – Freud and Beyond : A history of Modern Psychoanalytic Thought. En ce qui concerne le mouvement relationnel, il existe un livre important de Philip Bromberg, tout comme le livre de Stephen Mitchell et Jay Greenberg – Object Relations in Psychoanalytic Theory de 1983 et qui est d’une importance critique. Thomas Ogden s’adresse avec profondeur aux étudiants et il est un auteur de grand talent. Christopher Bollas – à l’exception du livre sur l’hystérie qui me paraît très faut d’empathie. Je préfère ses ouvrages de commencement. À propos des gens avec des psychologies dissociées et traumatiques il y a un livre très bon co-edité par Jody Messler Davis et Mary Grail Frawley – Treating The Adult Survivor Of Childhood Sexual Abuse : A Psychoanalytic Perspective, et qui parle des survivants adultes de l’abus sexuel survenu pendant l’enfance.

Quant à la psychologie borderline j’aime les écrits de Russell  Meares, un auteur australien moins connu. Un livre récent de Clara Mucci, Borderline Bodies : Affect Regulation Therapy for Personality Disorders, offre une merveilleuse intégration des idées psychanalytiques, kernbergiennes, surtout, dans la neuroscience contemporaine. C’est une intégration contemporaine merveilleuse…je suis convainque que j’omets beaucoup de sources importantes.
J’aime beaucoup les écrits de Clara Thompson qui écrit bien et se traduit facilement. Charles Brenner écrit très clairement, un peu rigidement, ses écrits initiaux sur les diverses anxiétés de l’enfance sont édifiantes. Glen Gabbard est un auteur intégratif, il a un livre excellent sur la psychothérapie. J’aime ce que Donnel B. Stern écrit : Unformulated Experience : From Dissociation to Imagination in Psychoanalysis, de l’expérience non formulée et le livre de Karen Maroda : The Power of Countertransference : Innovations in Analytic Technique (Wiley Series in Psychotherapy and Counselling -du transfert et contre transfert).


Un très bon livre qui aide les étudiants à comprendre comment un psychanalyste fait le transfert de la théorie dans la pratique est celui de Deborah Luepnitz – Hedgehogs love – the story of psychological intimacy sur la métaphore des hérissons de Schopenhauer. Il s’agit de cinq cas très différents qu’elle a traités. L’un est celui d’un enfant qui se sent coupable, tous sont des gens très différents avec des problèmes extrêmement divers. Deborah est psychanalyste lacanien, de l’école de Klein et Winnicott et nous montre comment on peut appliquer une compréhension théorique à ces cas très différents dont aucun n’a été traité de manière traditionnelle, sur le canapé mais qui ont été approchés avec une discipline psychanalytique rigoureuse. Mes étudiants sont fascinés par ce livre qui nous montre comment la psychanalyse se pratique effectivement et qui a une approche théorique flexible.


Dan Cârlea :
Ce n’est pas facile être l’étudiant de Nancy McWilliams ! (des rires)
Quels projets scientifiques avez-vous ?


Docteur Nancy McWilliams :
Je ne suis pas chercheur. Je n’ai plus fait de recherche scientifique depuis que j’ai fini mon master en 1974. Je suis intellectuelle et je suis très fière de mes écrits. Mais si j’avais dû continuer mes études, je n’aurais pas eu le temps de pratiquer mon métier, celui de clinicien. Et je n’aurais pas eu tant d’expérience de thérapeute. Pourtant, j’étudie encore, mon projet actuel est un livre sur la supervision psychanalytique. Beaucoup de monde, de nos jours, est intéresse à s’entrainer a un haut niveau est à être supervise. Mais la plupart des livres qui s’engagent à en parler sont orientés vers les techniques de supervision ou ils parlent de l’entraînement des acquis thérapeutiques. Je crois que la supervision psychanalytique est quelque chose de beaucoup plus complexe il s’agissant surtout du développement personnel tout comme du développement de la relation entre celui qui supervise (supervisor) et celui qui est surveillé (supervisée). Je me concentre surtout sur la préparation de la pratique. J’ai un contrat avec ma maison d’édition habituelle, Guillford Press, ils m’attendent à leur donner un livre en septembre, l’année suivante. Et si je suis dans les délais établis il apparaîtra au printemps 2021.

Dan Cârlea :
Nous vous remercions ! Bonne année !

Docteur Nancy McWilliams :
Bonne année ! Joyeuses fêtes !